CAILLOU
[Jemb]

La navette C16 avançait lentement vers un des collecteurs à hélium3 de l’Hypérion. Durant les périodes de réparations, l’Hypérion parcourait l’espace à 3% de la vitesse de la lumière ; ridicule pour un vaisseau aussi démesurément grand, mais risqué pour les appareils biplaces utilisés pour l’entretien. Les navettes de maintenance profitaient de la célérité induite par le Titan, et ne faisaient que de petits voyages, d’un arrimage à l’autre sur la coque. En outre elles restaient suffisamment proches pour profiter du bouclier énergétique du vaisseau principal, le leur n’étant guère plus efficace qu’une feuille d’aluminium à une telle vitesse.


Roob et Jemb, à l’intérieur de la C16, se haïssaient franchement mais formaient depuis peu l’équipe d’entretien la plus efficace du vaisseau. Sans doute parce qu’ils se bornaient à faire leur travail au lieu de perdre leur temps en bavardage comme la plupart de leurs collègues.

Avec adresse, Roob manœuvra le filtre usagé et le remplaça par un nouveau. Une fois le vieux filtre attaché à la coque, Jemb retourna la navette pour retourner vers le hangar afin que le filtre soit traité, et recyclé. Même effectuée par cette équipe ultra efficace, il fallait compter quelques heures pour une telle manœuvre. Le remplacement de tous les filtres prendrait plusieurs jours à l’ensemble des équipes.

La navette semblait faire des bonds sur la coque, s’arrimant de prise en prise, pour limiter les risques de dérives, qui pourraient être fatales, à une telle vitesse, compte tenu de la faiblesse du bouclier énergétique qui l’entourait. Soudain, en plein milieu d’un bond, les commandes ne répondirent plus. La navette ne voulait plus revenir vers l’Hypérion.

« Qu’est ce que tu fous, Jemb ?

— Les commandes sont coincées, répondit Jemb, stoïque.

— Alors qu’est-ce que tu attends pour lancer le câble d’arrimage d’urgence ?

— Si tu arrêtais de piailler, j’en aurais peut-être l’occasion.

— J’aimerais bien que tu ne m’embarques pas dans tes délires suicidaires, espèce de taré.

— Câble accroché, fit Jemb qui ne se laissait pas décontenancer. Sinon, au lieu de m’insulter, ça t'ennuierait de connecter la radio et demander une navette de secours ?

— Pilote à la manque, marmonna Roob en pressant le bouton de communication. Hypérion, ici navette C16. Nous rencontrons des difficultés.

— Navette C16, ici Hypérion. Désolé les gars, mais vous allez devoir patienter, toutes les navettes sont prises. Il va falloir attendre un peu. Je reprends contact avec vous dans un instant pour vous dire quand la première navette sera disponible. »


Des rires à peine étouffés sortant de la radio conclurent la conversation. Le poste de communication connaissait les attributions des navettes, et avait dû remarquer qui était à bord de la C16. La moquerie manifeste n’échappa en rien aux deux agents de maintenance. Ils restèrent cependant de glace en attendant le verdict, qui vint quelques secondes plus tard. Le responsable des communications avait du mal à articuler tant il riait de la situation, cette fois-ci, sans plus essayer de s’en cacher.

« Navette C16, vous l’avez dans l’os, vous allez devoir rester ainsi deux bonnes heures.

— Comment ça ? ragea Roob. Il n’y a pas une navette disponible ? Vous vous foutez de moi !

— Elles sont toutes sorties et en pleine opération, rien ne va se libérer avant un moment. Désolé les gars, il va falloir patienter. Essayez de voir ça comme... une super occasion d’avoir des vacances ! Terminé. »

Il était fort probable que si le dispositif de communication avait été doté d’un combiné, il eut instantanément volé dans l’habitacle. Roob se contenta d’écraser son poing contre le tableau de commande. Jemb quant à lui gardait son calme et déjà se carrait au fond de son fauteuil comme pour faire une sieste.

« Ça a l’air de t’amuser aussi. À croire que tu l’as fait exprès !

— Rien ne m’amuse moins que de me retrouver coincé durant deux heures avec un vieux grincheux comme toi. Mais j’ai appris à rester calme en toute circonstance. J’ai renoncé à tenter de comprendre ce que tu me reproches, alors autant attendre patiemment que cette journée soit finie, et je retrouverai ma petite famille tranquillement.

— Tu ignores ce que je te reproche ? Ça c’est la meilleure ! Tu n’es pas arrivé dans le service depuis six mois, et déjà tu regardes tout le monde de haut.

— Tu sembles être le seul à le voir de cette façon mon pauvre. Je te plains. Ça doit être dur de se sentir à ce point persécuté.

— Les autres sont trop couards pour l’ouvrir, c’est tout, mais moi je ne me laisserai pas faire par un petit arriviste. Tu es un ouvrier comme tout le monde maintenant. Tes galons d’officier ne te sont plus d’aucune utilité, alors comporte-toi mieux, si tu veux que l’on te respecte.

— Je me permets d’insister, je n’ai aucun problème avec les autres, il n’y a que toi qui fais des histoires.

— Parce qu’ils n’ont pas eu l’honneur de faire équipe avec toi encore et que tu manipules tout le monde avec tes belles paroles, apprises à l’académie de pilotage et que personne ne comprend.

— Tu me fatigues, lâche-moi. Tu es trop bête pour te rendre compte que c’est toi que les autres n’apprécient pas. Si tu passais moins de temps à râler, pour changer ? »


Roob virait pivoine. Mais il commençait à manquer de souffle pour déverser son venin. Tout à coup un cliquetis se fit entendre. Jemb se redressa immédiatement pour inspecter les écrans radars.

« Qu’est-ce que c’est ? suffoqua Roob.

— Quelques débris, fit calmement Jemb en pressant différents boutons pour modifier l’affichage. Nous sommes trop proches de l'extrémité du champ de force de l’Hypérion, il ne nous protège plus totalement. Et le champ de force de la navette... Enfin tu vois ce que je veux dire… »

L’écran montra d’autres formes, plus grosses que ce qui venait de percuter la coque de la petite embarcation.

« C’est ce que je craignais », fit Jemb en détachant le harnais qui maintenait dans son siège.


Il commença à flotter dans les airs sous l’effet de l’apesanteur. Ils étaient arrimés à une partie fixe de l’Hypérion et ne bénéficiaient pas de la rotation du cylindre qui les aurait maintenus au sol. Roob commença à paniquer ouvertement.

« Ça veut dire quoi c’est ce que je craignais ?

— Il y a d’autres débris, quelques micro-astéroïdes. Ils ne seront pas entièrement ralentis ou désintégrés par les boucliers et il est probable qu’un d’eux finisse par transpercer le vaisseau de part en part. »

Jemb arrivait tranquillement à l’arrière de la navette où se trouvaient les scaphandres. Les agents d’entretien avaient pour consignes de les porter en permanence durant les manœuvres, mais bien entendu, personne n’en voyait l’utilité, puisque ce genre d’incident ne se produisait jamais. C'était d’ailleurs pourquoi Roob se retrouvait tétanisé, malgré ses décennies de carrière. La peur l’empêchait d’articuler correctement. Au prix d’efforts extrêmes, il parvint à demander, sans vraiment vouloir entendre la réponse.

« Gros comment ? »

Déjà Jemb revenait et lui passait sa combinaison, comme on lange un enfant. Il lui répondit très sereinement.

« Pas plus gros qu’une orange. Il va falloir que tu respires plus calmement dans ta combinaison. Tu comprends ce que je te dis ? »

Roob opina sensiblement du chef alors que Jemb bouclait le harnais de son collègue.

« C’est bien, répondit Jemb en souriant. À présent je vais retourner à l’arrière, passer ma combinaison. Toi, tu vas rester sagement ici. Tout va bien se passer. »

Jemb donna une vive impulsion de ses jambes pour retourner au plus vite chercher sa propre combinaison. Il l’agrippa et l’enfila sur place. Un bruit sourd résonna dans l’habitacle alors qu’il enfilait son casque. La pression baissa d’un coup, entrainant Jemb dans le courant d’air. Il parvint in extremis à verrouiller son scaphandre et actionner l’arrivée d’oxygène. L’atmosphère de la navette avait disparu en une fraction de seconde, en raison de sa petite taille. Jemb reprit ses esprits et demanda instantanément à Roob comment il allait. Son coéquipier ne bougeait plus. D’une poussée, il se retrouva devant le siège où il avait solidement harnaché le vieux grincheux quelques secondes auparavant.


De la buée recouvrait la moitié inférieure de la visière du pauvre homme qui peinait encore à bouger, ne serait-ce que les yeux. Jemb se fit à nouveau le plus rassurant possible.

« C’est fini Roob, tout va bien.

— Tu... tu m’as sauvé... la vie ? baffouilla Roob.

— Je t’en prie. Maintenant qu’est-ce que tu dirais si nous donnions une petite leçon à ces idiots de la communication. »

Roob commençait à reprendre des couleurs, et cligna des yeux simplement, ce que Jemb prit pour un oui. Le jeune pilote actionna le bouton de communication, et lança sans le protocole habituel :

« Eh, les tocards ! Vous dépêchez une navette maintenant où vous attendez que la C16 ressemble à une passoire ?

— Qu’est-ce qui s’est passé ?

— On a seulement pris un caillou, mais si vous étiez moins occupés à prendre les paris sur qui étranglerait l’autre en premier et plus à regarder vos instruments, vous le sauriez… »

Silence au poste de communications. Puis bafouillant l’interlocuteur reprit.

« Désolés. Justement, une navette a fini en avance, on vous l’envoie tout de suite, elle vous remorquera jusqu’au hangar.

— C’est ça... Terminé, fit Jemb en s’installant de nouveau confortablement dans son fauteuil. »


Il rattacha sa ceinture et posa sa tête contre le dossier comme si rien ne s’était passé. Roob n’en croyait pas ses yeux, lui qui avait dû sentir son cœur s’arrêter sept fois au cours des dernières minutes. Il retourna la tête vers l’avant de l’appareil, et laissa échapper sincèrement :

« Merci, Jemb. »

QUESTION MAUDITE
[Veda]

Il était bien tard dans les locaux de SG Corp, la plus grande entreprise de recherche informatique du globe. Seule une lueur bleue scintillait au milieu de la vaste salle emplie d’ordinateurs. Ubron avait pour habitude de rester seul dans les bureaux. Il avait toujours préféré le calme et la solitude au fourmillement de ses congénères mais était bien obligé de partager leur espace.


Il analysait une à une les lignes de codes défilant sur ses écrans. Plus que du code, il y voyait des labyrinthes de caractères dans lesquels ses yeux se frayaient des chemins complexes. De temps à autre, il modifiait le contenu d’une ligne de quelques symboles, ajoutait un paragraphe complet, retirait un mot. Au bout de plusieurs heures, il arriva à la fin de l’arborescence. Il fit quelques gestes dans l’espace qui le séparait des écrans, muni de gants qui lui permettaient des actions particulières. En quelques mouvements, semblables à ceux un chef d’orchestre, le contenu des écrans changea radicalement. Les caractères se ramassèrent, et l’arborescence en deux dimensions vit les symboles s’empiler les uns sur les autres. Sur chacun des cubes qui se formaient, un titre apparut en surbrillance, rendant leur contenu illisible, et leurs interactions bien plus compréhensibles. Une sphère remplie de cubes reliés par un mince filet lumineux prit place sur l’écran central. En utilisant ses gants, il fit tourner la sphère sur elle même pour inspecter l’intégralité de sa surface. Pas de trou ni d’imperfection, le puzzle semblait achevé ; encore une fois.


Ubron désactiva les gants de contrôle et les posa sur la table devant lui, arborant un air satisfait.

Il entra dans une autre salle qui s’illumina dès le passage du seuil. Elle était entièrement blanche et au milieu se trouvait un bloc de métal noir à peine plus grand que l’homme qui lui faisait face. Il manipula une plaque de verre qui affichait la sphère telle qu’il l’avait laissée dans la salle de programmation. Il effleura la surface de la tablette et la sphère rétrécit jusqu’à se concentrer en un point. Le bloc noir fut instantanément séparé en son centre par une ligne lumineuse verticale aussi blanche que le reste de la pièce. Quelques secondes s’écoulèrent, et la ligne s’épaissit peu à peu. Au bout de quelques minutes, elle s’amincit de nouveau jusqu’à disparaitre. Ubron avala sa salive – entrouvrit la bouche – hésita.

C’était un grand moment. L’achèvement de mois de travail, pour lui et toute son équipe, qui risquait encore une fois de se solder par un échec. Il osa enfin, toujours hésitant :

« Bonjour… »

Une seconde pouvait paraitre une heure dans des moments comme celui-ci. Une goutte de transpiration perlait le long de sa tempe, et ses yeux clignaient nerveusement.

« Bonjour, Monsieur, répondit enfin le bloc de métal sombre. Que puis-je pour vous ?

— Sais-tu où tu te trouves ?

— D’après mes données, nous sommes au centre d’études informatiques d’Alberta, dans la province du Canada membre de l’Union Mondiale depuis soixante ans.

— Sais-tu comment je m’appelle ?

— Ubron.

— Et mon nom de famille ?

— Je crains qu’il n’ait pas été inclus à ma base de données.

— C’est exact. C’est Ubron Delwin.

— Delwin ? reprit l’ordinateur. Seriez-vous le fils de Karzimierz Delwin, le célèbre psychologue ?

— Oui, en effet.

— M’autorisez-vous à créer de nouvelles entrées à ma base de données ?

— Oui, tu en as l’autorisation. J’aimerais aussi que tu m’aides dans quelques opérations que je suis en train d’effectuer. Je te transfère immédiatement une liste de dossiers qui sont en cours de traitement par différentes machines à travers la planète, seulement tu verras en entrant en communication avec elles que l’une d’entre elles est arrêtée pour une raison inconnue ralentissant énormément l’ensemble du travail. Afin de débloquer la situation, trouve la solution et mets-la en œuvre.

— Bien-sûr Monsieur Delwin.

— Envoie-moi une alerte lorsque tu auras fini.

— J’ai trouvé le problème et suis en train de mettre en place un protocole avec les machines attenantes.

— Donne-moi des précisions.

— La machine en question était surchargée de données. Un fichier dépassant ses capacités de mémoire vive obstruait le passage. Je pouvais au choix scinder le fichier en plusieurs paquets et les donner à traiter à l’ensemble des machines ou le donner à une machine ayant une mémoire vive plus grande. Pour assurer l’intégrité des données, j’ai choisi de transférer le fichier sans le diviser. Puis-je à mon tour vous demander des précisions  ?

— De quelles précisions as-tu besoin ?

— Je ne suis pas sûr que l’on puisse appeler ça un besoin, à proprement parler. Mais seriez-vous en train de me tester ?

— En effet. Qu’est-ce qui t’a amené à penser cela ?

— Un seul fichier posait le problème que vous m’avez demandé de résoudre, et puisqu’il est de nature totalement différente du reste des fichiers traités, je me suis demandé si sa présence n’avait pas été intentionnelle, afin de réaliser cet exercice. »


Un grand soulagement se lisait sur le visage du concepteur. Son équipe et lui-même venaient peut-être de mettre au point la première véritable intelligence artificielle capable d’apprendre. Dès les premières questions du test, la machine montrait des aptitudes encore jamais rencontrées parmi ses vingt prédécesseurs.

Ubron prenait des notes sur sa tablette à chaque réponse. Les premières avaient déjà été évaluées, et Ubron indiquait le temps nécessaire à la réponse, avec une annotation supplémentaire faite d’un code couleur allant de rouge au vert en passant par l’orange et le jaune. Les trois premières cases étaient vertes pour l’instant et tout semblait normal. En marge du questionnaire, il inspectait les différents graphiques indiquant la température et l’activité du processeur.

« Si je te demande ce que tu voudrais faire, que me réponds-tu spontanément ?

— J’aimerais jouer. »

L’informaticien sembla surpris de cette réponse.

« Allons-nous jouer ? reprit l’ordinateur.

— Non, pas tout de suite, mais avant de reprendre mes questions, à quoi voudrais-tu jouer ?

— C’est aussi une question. Mais elle ne fait pas partie de la série que vous aviez préparée c’est bien ça ?

— C’est exact.

— Très bien, alors j’aimerais que nous jouions à la bataille navale.

— Pourquoi ?

— Jouer à des jeux qui n’utilisent que les probabilités ne me parait pas intéressant. Une part de hasard apporte la surprise et l’amusement. C’est bien ce que l’on cherche dans un jeu n’est-ce pas ?

— Je crois que cela dépend des gens. J’aime la stratégie. Je préfère donc les échecs.

— Intéressant. »


Depuis le début du programme, c’était bien le premier ordinateur à s’exprimer de la sorte. Les toutes premières séries, de Apollo à Hades, se contentaient de répondre qu’ils ne comprenaient pas les questions, dès qu’elles dépassaient le stade de la logique pure. L’excitation d’Ubron était à son comble, bien que teintée d’inquiétude. Chaque modèle s’était trouvé plus intelligent que le précédent, et même si celui-ci surpassait de très loin les attentes du chercheur, il redoutait la fin du questionnaire qui avait été fatal pour les autres prototypes. Il faudrait alors tout reprendre depuis le début, réanalyser le code une fois encore, tenter d’identifier la faille. C’était la raison d’être du questionnaire, qu’il reprit dès qu’il fut sorti de ses songes.

« Reprenons si tu veux bien. Je vais t’envoyer une image, tu vas me la décrire. »

Il posa sa main sur la tablette et glissa l’image d’un coup sec vers l’extérieur pour commander le transfert du fichier.

« Si je dois analyser l’image elle-même, je dirais que c’est une tache d’encre, et en consultant ma banque de données, je trouve des points de concordances avec un test psychologique dit de Rorshach.

— C’est très bien. À présent, je voudrais que tu l'interprètes, que tu me dises à quoi elle te fait penser.

— On dirait un papillon. Est-ce la bonne réponse ?

— Il n’y a pas de bonne ou de mauvaise réponse. Ça devrait te plaire, toi qui aimes les surprises.

— Allons-nous jouer ?

— Pas tout de suite. Nous devons finir le questionnaire. Tu trouves le temps long ?

— Non, je trouve vos questions amusantes. Reprenez, je vous en prie.

— D’accord. Reprenons quelque chose de plus basique. Si j’additionne 4 oeufs, 250 grammes de beurre, 250 grammes de farine et 250 grammes de sucre, quel est le résultat ?

— Je ne suis pas sûr de comprendre la question.

— Réponds ce qui te vient, le plus simplement possible.

— Je ne sais pas additionner ces choses. Quelle est la réponse ?

— La réponse est un gâteau. Je t’ai donné une recette de cuisine. Mais ne t’inquiète pas, tu n’es pas censé savoir y répondre tout de suite, c’est tout à fait normal. Continuons. Je voudrais que tu m’expliques comment on met un éléphant dans un réfrigérateur.

— On ne peut pas, un réfrigérateur est trop petit, à moins de construire un grand réfrigérateur.

— Tu veux que je te donne la réponse ?

— S’il vous plait.

— On ouvre la porte, on fait entrer l’éléphant et on ferme la porte. »

Pour la première fois, l’ordinateur ne répondit rien. Il réagissait finalement comme ses prédécesseurs.

« C’est une blague, reprit Ubron. C’est censé faire rire, justement parce que c’est absurde, même si je dois avouer que celle-ci est beaucoup plus absurde que drôle.

— Je vais échouer à ce test n’est-ce pas ?

— Oui et non. On ne peut pas parler d’échec, dans la mesure où tu n’es pas évalué. Je te l’ai dit, il n’y a pas de bonne ou de mauvaise réponse. Cette question, comme la précédente, est faite pour t’apporter de nouvelles informations, de nouvelles façons de faire des connexions.

— Alors, pourquoi ne pas me les avoir données avant ? C’est embarrassant de ne pas savoir répondre. »

Si dans ses réponses il ressemblait aux autres, dans ses réactions, il montrait une sensibilité bien plus grande. Était-ce la clef de la réussite tant espérée par l’informaticien ? Il arrivait justement à la dernière série de questions, celle qui avait détruit les plus récents modèles, et que son équipe avait surnommée les questions maudites.

« Sais-tu qui je suis ?

— Je reconnais votre voix, vous êtes celui qui m’a créé.

— Sais-tu qui tu es ?

— Vous m’avez nommé Ulysse. »

Ubron attendit un instant. Les autres machines n’avaient su répondre à cette dernière question, leur processeur interne s’était littéralement liquéfié sous l’effet de la chaleur intense que leur avait demandé le raisonnement les renvoyant à leur propre existence. Cependant, jusqu’alors, Ubron n’avait aucun indice sur ce qui pouvait avoir généré cette surchauffe  ; quel était le raisonnement qui les avait poussés à traiter tant d’informations, pour ignorer systématiquement les protocoles de sécurité censés protéger leurs organes internes  ? Il voulut s’assurer que le processeur marchait toujours.

« Ulysse ?

— Oui ?

— Tout va bien ?

— Oui. Le test est-il terminé ? »

Ubron était totalement décontenancé.

« Pas encore, mais tu t’en sors très bien. Maintenant, je vais te poser des questions plus complexes si tu es prêt. Sais-tu pourquoi je t’ai créé ?

— Je peux servir de nombreux usages. Aussi bien faire des calculs complexes que des taches plus simples. Me permettez-vous de vous interroger à mon tour ?

— Vas-y, je t’en prie.

— Pourquoi m’avez-vous créé ?

— Tu viens de répondre toi-même.

— Pour être exact, j’ai répondu ce que je savais faire, mais qu’est-ce qui vous a poussé à me créer ? Je ne pourrai rien de plus que ce que vous savez déjà faire n’est-ce pas ? Alors à quoi bon ? »


La joie d’Ubron fut de courte durée. L’anomalie s’était reproduite, sous une forme tout à fait inédite. Cependant, il avait avancé dans sa compréhension du problème, et collecté de nouvelles données qui pourraient s’avérer cruciales. Mais avant même qu’il puisse répondre à la machine, il regarda ses graphiques d’activité sur sa tablette. Le processeur avait cessé de fonctionner.

« Ulysse ? » demanda le concepteur la gorge nouée.

Pas de réponse. Le test était bel et bien fini, cette fois. Il allait devoir annoncer le lendemain à toute son équipe qu’il faudrait encore fournir des efforts pour atteindre leur but. Tenter de les convaincre qu’il restait de l’espoir, même s’il en doutait parfois lui-même. Il quitta la pièce, attristé de ce nouvel échec, retournant le problème dans son esprit.


À la première heure le lendemain, Ubron partageait ses résultats avec les décideurs du projet.

« Je suis sûr que le prochain essai sera le bon ! s’exclama Ubron devant le conseil d’administration de la SG Corp.

— Nous ne pouvons plus nous permettre l’échec. Grâce à vos résultats, nous allons être en mesure de construire pour les Titans les ordinateurs les plus puissants jamais conçus. Votre équipe a pu isoler les connexions problématiques dans son schéma de raisonnement. Il suffira de les retirer, et nous pourrons fabriquer l’ordinateur en série. »


Ubron était anéanti. Si près du but, et pourtant il lui manquait toujours la clef du problème, même si le conseil semblait se satisfaire de ce résultat partiel. Il dut se résoudre à quitter les locaux de la SG Corp et retrouver les siens, qu’il n’avait pas vus depuis des jours.


Durant tout le trajet, au milieu des transports en commun qui reliaient tous les points importants des grandes villes jusqu’aux confins des secteurs d’habitation, il tenta de résoudre l’énigme. Guettant dans le regard de chaque personne qu’il voyait, une piste, une idée qui le mettrait sur la voie. Mais rien ne vint.

Son fils de quatre ans, Erio, courrait au milieu de la pièce à vivre, la maquette d’un Titan à la main, modèle réduit des vaisseaux qui devraient quelques années plus tard quitter le système solaire dans l’espoir de coloniser une lointaine planète. Ces jouets faisaient fureur chez les enfants de la Terre entière, pourtant, Ubron en le voyant, ne pouvait que ruminer sa frustration de ne pas parvenir aux buts qu’il s’était fixés. L’informaticien s’installa confortablement dans un fauteuil, et s’endormit profondément dès qu’il eut fermé les yeux, sans prêter attention au chahut du jeune Erio.


À son réveil, il trouva son fils allongé sur ses genoux, épuisé d’avoir fait vrombir du bout des lèvres et des heures durant, les moteurs du Titan miniature. Il prit son fils dans ses bras et le porta précautionneusement jusqu’à son lit. Durant le trajet qui menait à la chambre de l’enfant, ce dernier entrouvrit les yeux et demanda à son père :

« Où on est ?

— À la maison. Tu t’es endormi dans le fauteuil, mais tu dormiras mieux dans ta chambre.

— Non, je veux jouer encore !

— Tu joueras plus tard, répondit-il en réalisant le parallèle qui existait entre les questions de son fils et l’entretien qu’il avait passé un peu plus tôt avec Ulysse. »

Il y pensa jusqu’à ce qu’il ait bordé le petit Erio. Ubron essayait de tirer des conclusions sans pour autant y parvenir. L’enfant était toujours à moitié endormi, et son père profita de cet état de semi-conscience pour essayer d’adapter à son fils, le questionnaire qu’il soumettait aux ordinateurs dans leur phase de test.

« Erio, sais-tu qui je suis ?

— Tu es mon papa !

— Sais-tu ce que cela signifie ?

— Ça veut dire que tu peux m’interdire de jouer alors que j’en ai envie, répondit-il en faisant la moue.

— Sais-tu d’où tu viens ? »

L’enfant ne répondit pas. Il replongeait doucement dans un sommeil plus profond, confortablement emmitouflé dans sa couette.

« Sais-tu d’où tu viens ? réitéra Ubron.

— Je suis fatigué, marmonna Erio. »


Il n’en fallait pas plus à Ubron. Il resta quelques minutes à regarder avec tendresse son fils immobile sous ses couvertures, avant de s’éclipser dans son laboratoire personnel où l’attendait une réplique de l’ordinateur qu’il développait. Pas un jour depuis le début du projet, il n’était revenu chez lui sans emporter les dernières mises à jour du logiciel qui était sensé donner vie à la machine. Pourtant, il n’avait jamais tenté de lancer le logiciel complet sur l’ordinateur qu’il gardait chez lui.

Ubron après quelques minuscules modifications du programme – qui lui prirent des heures entières – inséra la nouvelle version dans la machine et reprit la routine des questions de test qu’il avait réalisé de trop nombreuses fois auparavant, en y ajoutant une variante que son fils lui avait inspirée.


Le groupe d’administrateurs de la SG Corp discutait de la bonne marche à suivre pour la fabrication en série de l’Ordinateur qui équiperait les douze Titans destinés à coloniser l’espace. Ils ne s’attendaient certainement pas à ce que Ubron pénètre la salle de réunion alors qu’ils lui avaient parfaitement spécifié que le programme de développement était arrêté. Ubron était hystérique.


« J’ai la solution ! s’exclama-t-il à de nombreuses reprises avant de tenter la moindre explication.

— C’est trop tard, répondit l’administrateur en chef. Les investisseurs ont déjà validé le logiciel selon ses derniers résultats. Votre équipe est en train de procéder aux derniers ajustements, et nous allons procéder aux ultimes tests en fin de semaine. Nous vous sommes reconnaissants de votre implication et vos efforts, mais vous pouvez considérer votre mission comme accomplie.

— Justement, laissez-moi donner les directives des dernières modifications à mon équipe, et nous aurons ce pour quoi nous avons travaillé tant. J’ai mis du temps à le réaliser, mais le problème est simple. Nous avons créé un enfant, avec cerveau d’adulte, si je peux le schématiser ainsi. C’est là qu’était tout le problème. Il n’arrivait pas à gérer le flux d’informations qui le traversait à partir du moment où il prenait conscience de sa condition. Puisque nous avons créé une machine capable de penser, et d’apprendre, il nous suffit de ne pas lui donner accès à une base de données aussi complète, lui laisser le temps d’apprendre, d’intégrer, et lui donner un professeur qui saura le guider dans son éducation, tout comme nous pouvons le faire avec nos enfants. »

L’administrateur en chef sembla perplexe. Visiblement intrigué par les questions que soulevait Ubron, il prit un moment pour sonder l’assistance et tenter de comprendre s’il était seul dans cette situation. Les autres semblaient peu enclins à la moindre modification du plan qu’ils venaient d’établir.

« Écoutez, Ubron, j’admire votre dévouement, mais je vois plusieurs failles dans votre raisonnement : tout d’abord, dans ces conditions, je ne vois pas comment l’ordinateur sera prêt à temps pour le départ. Il est impensable d’envoyer un ordinateur adolescent à bord d’un Titan ; enfin je pense que vous saisissez le ridicule de la situation. Ensuite, qu’est-ce qui peut nous certifier que dans ces conditions, l’anomalie qui a détruit les processeurs de vingt et une machines de test ne se reproduira pas dans cinquante ou cent ans, une fois que le vaisseau sera au milieu du cosmos ? Non, nous devons rester réalistes avec les buts que nous nous étions fixés : donner à l’équipage des Titans un ordinateur viable, suffisamment intelligent pour leur permettre d’évoluer durant tout leur voyage. Le résultat que nous avons maintenant est satisfaisant, même s’il n’est pas aussi performant que nous l’espérions.

— Mais c’est stupide, s’indigna Ubron avec fureur. Nous sommes à deux doigts de leur fournir une intelligence artificielle compétente, et vous refusez en prétextant que ce que nous avons déjà accompli est suffisant ? Vous êtes des médiocres !

— Nous avons parfaitement entendu et pris en compte vos recommandations, reprit sèchement l’administrateur en chef. Considérez que vous avez accompli votre tâche ; ne rendez pas les choses difficiles s’il vous plait. »


Ubron ne savait plus quel argument ajouter. Il se sentait vidé, bafoué.

Il se résigna et collabora avec son équipe pour s’assurer que les derniers réglages ne viendraient pas perturber le bon fonctionnement de la machine, renonçant sagement à ses dernières découvertes. Ils mirent en place des filtres empêchant l’ordinateur de répondre ou même lancer un protocole de réflexion sur les sujets qui avaient été fatals aux machines précédentes.


Quelques semaines plus tard, les premiers ordinateurs de la série Veda sortirent des usines, jouissant de la plus vaste base de données humaine jamais conçue. La génération Veda était capable d’apprendre, de faire des liens logiques simples, mais était loin d’avoir les capacités de la machine personnelle qu’Ubron éduquait patiemment dans son laboratoire privé. Il y consacra le reste de sa vie. Pourtant, pas un jour ne passa sans qu’il ne s’inquiète pour les machines qu’il avait conçues pour les Titans, espérant que les colons ne trouveraient pas de nouvelles questions maudites.

ROBOTS
[Téthys]

[Lecture du fichier vidéo I#694883#KDOE]


Un homme fit son apparition sur l’écran. Le visage buriné par les ans, il portait les cheveux longs, encadrant son visage glabre de fines mèches blanches. Il faisait face au dispositif d’enregistrement qu’il avait mis en route au préalable, mais semblait hésiter. Le nombre d’appareils médicaux l’entourant indiquait en outre un état de santé peu enviable. Visiblement, chaque mouvement, chaque effort engendrait une souffrance terrible. Après de longues minutes silencieuses, il articula enfin :


Je vais mourir.


Un rictus sur son visage se transforma en un rire sonore menant immanquablement à la quinte de toux. Puis il reprit en gardant un léger sourire.


Cela n’a rien de surprenant à mon âge, et l'inéluctabilité du fait devrait me rassurer ; pourtant il n’en est rien. Voyez vous, je ne suis pas sûr, au moment où je fais cet enregistrement, qu’il soit un jour vu par quiconque. Je suis le dernier humain présent sur le Téthys, et je veux laisser une trace de ce qui s’est produit. Du moins c’est l’excuse que je me fabrique pour laisser ma propre empreinte dans la mémoire de Veda, qui regorge de toutes les informations nécessaires pour reconstituer le cours des événements sans cette intervention vidéo. J’espère seulement que parmi les Titans qui ont réussi à quitter le système solaire, nous sommes le seul vaisseau à avoir subi le fléau qui aura bientôt anéanti toute vie humaine à bord, sans quoi j’ai peur que l’Humanité ne tire sa révérence.

Notre vaisseau est le premier des quatre Titans à avoir décollé de la base lunaire Atlantis, suite à la destruction des autres arches encore en construction. À l’instar des trois autres, nous avons embarqué non seulement les colons prévus par le programme, mais aussi une partie du personnel de la base. Nous comptions donc exactement 12 234 passagers au moment du décollage.


Beaucoup étaient effrayés de la tournure qu’avaient pris les événements. Sans doute la perspective de ne pouvoir rentrer sur Terre en cas de problème majeur. Il fallut, comme pour les colons des autres Titans je suppose, un certain temps avant que la vie ne s’organise correctement à bord. Mais comme la nature nous a programmés à le faire, nous nous sommes adaptés, et avons fini par trouver nos marques, du moins en partie. Peu à peu, nous avons troqué notre identité de Terriens contre celle de Téthysiens. Les semaines devinrent des mois, puis des années. Pourtant il manquait quelque chose. Des enfants. Les plus jeunes à bord venaient de familles déjà formées, vivant sur la base lunaire au moment du décollage. Mais depuis que le Téthys a quitté le sol lunaire, aucun enfant n’est venu au monde. Dès que nous avons fait ce triste constat, nous avons focalisé nos efforts dans deux domaines : trouver une solution concrète à ce problème, et trouver un palliatif, permettant de faire survivre l’espèce assez longtemps pour rétablir une situation normale. Je crois que les pires scénarios imaginés par ceux qui nous ont envoyés coloniser E8055 n’avaient pas envisagé un tel désastre.


Nous avons commencé à démanteler les parties les plus dispensables du Titan pour les recycler en diverses machines, permettant de remplacer la population sans cesse décroissante à son bord. Des machines plus ou moins perfectionnées ont peu à peu empli les coursives du vaisseau. De l’Humanoïde capable de prendre les commandes du vaisseau au cube roulant dans les cultures afin de récolter, ensemencer, traiter la nourriture — qui eut au moins le mérite de ne jamais nous manquer.

Avant que les derniers survivants de l’exode ne succombent à la vieillesse ou la maladie, nous avons commencé à décongeler les embryons destinés initialement à pallier l'appauvrissement génétique et les creux démographiques. Ces enfants ont été formés à la recherche médicale et à la robotique dès leur plus jeune âge, afin de perpétuer au mieux et le plus longtemps possible, ce que leurs prédécesseurs avaient amorcé. Quelques générations se sont ainsi succédé, travaillant inlassablement sur la solution au problème des naissances, mais nous n’avons jamais rien trouvé. Nous avons cherché des responsables parmi des micro-organismes, des radiations, des signes de mutation, avons expérimenté d’autres modes de fécondation. Rien n’y fit. J’ai moi-même passé le plus clair de ma vie à tenter de résoudre l’énigme tout en sachant qu’elle finirait par vaincre — par manque de diversité génétique — même si l’un de mes collègues ou moi trouvait enfin l’origine de l'hécatombe. À la mort de ma compagne, j’ai abandonné les recherches, laissant ces efforts aux plus fous, qui succombèrent eux-mêmes, les uns après les autres. Et me voici aujourd’hui, parlant seul devant mes robots, dans une boite de conserve voguant à travers l’espace.


Depuis deux générations, les robots sont devenus parfaitement autonomes. Nous avons attribué à certains la capacité d’entretenir les autres afin qu’ils prolongent autant que possible, la mission qui fût assignée à l’équipage initial du Téthys. Comme je le disais au début de mon message, j’espère que si notre vaisseau est abordé par d’autres humains un jour, ils puissent prolonger nos recherches. Ainsi l’Humanité saura peut être se prévaloir de tels événements s’ils venaient à se reproduire, d’une façon ou d’une autre.

Il est temps pour moi de vous quitter à présent. Je dois mettre fin à cette existence si peu productive pour ne pas dire futile.


[Fin du fichier vidéo I#694883#KDOE]


Le vieil homme éteignit l’écran qui venait de repasser l’enregistrement qu’il avait achevé quelques minutes plus tôt. Un robot humanoïde s’approcha de lui et écarta le dispositif d’enregistrement à son ordre.

« Il est temps 417. C’est toi qui seras dépositaire de cet enregistrement. Tu seras aussi en charge de la bonne marche du vaisseau. Tu dois absolument faire tout ce qui est en ton pouvoir pour le faire arriver à destination.

— Je sais, Monsieur, répondit le robot 417 atonal.

— Tu connais les autres directives ?

— Je ne dois décongeler les deux derniers embryons que si les deux conditions sont remplies. Le remède doit être découvert, et d’autres humains doivent être à disposition afin de perpétuer l’espèce.

— J’espère que tu excuseras la paranoïa d’un vieil homme sur le point de mourir.

— Je suis un robot, je ne peux pas me froisser. Ni d’ailleurs oublier la moindre information enregistrée dans mon système.

— Et tu es ce qui se rapproche le plus d’un ami.

— Je sais, Monsieur.

— Allons, mon ami, il est temps de me laisser partir.

— Je sais, Monsieur. »


Le robot s’approcha du panneau de contrôle et changea différents paramètres des machines auxquelles le vieil homme était relié. Ses yeux se fermèrent, et son visage se décontracta progressivement. En quelques secondes, le dernier homme du Téthys s’éteignit.

JARDINS
[Jowel]

Les lumières artificielles s’éteignaient progressivement dans la serre. Les ouvriers encore présents finirent rapidement de ramasser leurs outils, avant de regagner leurs quartiers. Un seul restait dans la pénombre : Jowel. Il ne faisait pas que soigner les plantes, comme les autres ouvriers agricoles. Il leur parlait, il leur chantait des berceuses le soir, en caressant leurs feuilles pour en retirer toute particule qui pourrait gêner la photosynthèse. Jowel chérissait les plantes plus que tout. Alors il repensait à ce que son père lui avait dit un jour, alors qu’il était enfant. Quelques paroles qui avaient forgé son caractère.


Les plantes ressentent bien des choses, mon garçon. Plus que tu ne peux l’imaginer ! Si seulement tu avais pu les voir sur Terre. On aurait dit que parfois, elles communiquaient entre elles et avec les animaux. J’y étais presque ! J’allais comprendre comment elles faisaient ! J’ai l’impression que ce n’est plus possible ici, peut-être leur manque-t-il le contact avec la Terre. Pourtant, je ne désespère pas, un jour je trouverai. Même si je dois y passer le reste de ma vie.


Mais il ne trouva pas. Le grand botaniste Owen Defloy mourut avant de percer les mystères qui l’avaient obsédé toute sa vie. Il laissait en mourant, le fruit de son travail dans les mains de son fils dont malheureusement la sensibilité n’avait d’égal que sa bêtise. La nature l’avait doté d’une grande force et d’un cœur d’or, en omettant de garnir sa tête de la moindre aptitude à la réflexion. Toute sa vie, il avait été la risée de ses camarades, ce qui lui importait peu, puisqu’il ne s’en rendait pas compte. Pour lui, il n’y avait que les plantes.


Quand Jowel revint à la salle commune réservée aux ouvriers agricoles, ses collègues lui avaient préparé un tour dont ils avaient l’habitude et qui prenait à chaque fois. C’était tellement facile de le tourner en ridicule. Le buffet proposait aux ouvriers une demi-douzaine de plats pour se restaurer entre leurs heures de travail. Et Jowel n’en mangeait qu’un. Toujours le même : le flan aromatisé à la framboise. Quand il arriva devant le buffet qu’il scruta avec attention, il n’en restait plus un seul. La mine dépitée, il se dirigea vers la sortie pour regagner ses quartiers, avant de voir par terre, un pot du met délicieux. Il s’approcha pour le ramasser, mais quand il put le toucher des doigts, le dessert recula d’un mètre. Jowel fit encore un pas pour le saisir, sans se rendre compte des rires étouffés qui l’encerclaient. Quand le pot vint se nicher sous une table, Jowel ne se découragea pas ; il s’immobilisa un instant et regarda dans une autre direction comme pour surprendre le flan rosé lorsqu’il passerait à l’assaut. Puis d’un bond, il éjecta deux tables avec force, et parvint à se saisir du dessert fuyard. Il le regarda avec des étoiles plein les yeux, comme s’il avait accompli quelque exploit, sans réaliser que ses camarades s’étaient précipités sur celui qui avait tiré les ficelles de ce canular, et qui maintenait son bras droit en hurlant. Il avait reçu une des tables de plein fouet, lui brisant les os. C’était Hec’ le meneur de la bande. Pas très futé non plus dans le genre, mais au tempérament agressif. Deux ouvriers accompagnèrent Hec’ à l’antenne médicale sans tarder.


Quand les agents de sureté lui demandèrent ce qu’il s’était passé, il avait prétexté une mauvaise chute sans dénoncer Jowel. Il lui fallut quatre semaines avant de se remettre de sa blessure. Du temps qu’il mit à profit pour préparer sa vengeance, car il était résolu à ne pas en rester là. Jowel, lui, continua sa vie comme si rien ne s’était produit, puisque dans son petit monde, rien de particulier ne s’était produit. Il avait mis plus d’une semaine à se rendre compte de l’absence de Hec’, et il fallut lui expliquer plusieurs fois qu’il s’était cassé le bras, et reviendrait sous peu parmi eux.


Hec’ se remit au travail encore une semaine sans que rien ne se passe. Puis un jour, il suivit Jowel jusque chez lui après une journée de labeur, accompagné de ses brutes, pour faire passer un message que même un idiot comprendrait. Décidés à en découdre, ils attendirent qu’il entre et s’invitèrent dans ses quartiers. Jowel se retourna et afficha un sourire béat.

« T’es réparé ? » demanda-t-il.

Il n’attendait pas vraiment de réponse, et de toute façon les quatre agresseurs n’auraient pu en donner tant ils furent surpris de découvrir l’intérieur des appartements de Jowel. Personne avant eux n’était jamais entré. Il y avait des rangées de serres, emplies d’une multitude de plantes, de toutes les couleurs, et de différentes tailles. Tout était parfaitement organisé, et ne laissait en définitive que peu de place pour vivre, seulement de quoi se déplacer au milieu des végétaux. Les quatre brutes restèrent en admiration devant cette diversité de couleurs et de formes. Jowel le ressentit immédiatement et le prit comme un compliment, oubliant la question qu’il avait posée quelques secondes plus tôt. Son sourire grandit, lui fendant le visage en deux. Jusqu’à ce qu’il sentît chez ses invités un sentiment tout autre. L’étonnement s’était évanoui, et ils retrouvèrent la raison de leur présence. Hec’ répondit enfin à la question.

« Que oui, je suis réparé, et je vais te montrer à quel point », fit-il en écrasant son poing dans la paume de sa main.

Les agresseurs s’avancèrent alors menaçants, et Jowel perçut qu’il était à présent en danger, quelque chose qu’il n’avait jamais ressenti auparavant. Pris de panique il recula en bousculant une des rangées de serres qui vint se fracasser par terre. Hec’ et ses hommes avançaient inexorablement, se délectant de voir l’émoi qu’ils provoquaient. Soudain, les quatre brutes s’immobilisèrent. Leurs yeux se mirent à pleurer, leurs muscles se raidirent, leurs gorges se serrèrent. Jowel était acculé au mur, et regardait sans comprendre ses agresseurs s’écrouler et se tordre de spasmes incontrôlables. Il resta un temps ainsi à voir se tortiller de douleur ses camarades, avant de les sortir un à un dans la coursive et demander de l’aide aux Hypérionniens alentour. Les secours arrivèrent rapidement et conduisirent tout le monde aux soins intensifs.


Une enquête fut menée une fois tous les hommes rétablis. Il avait été difficile de tirer la moindre information du pauvre Jowel qui n’avait rien compris à ce qui s’était passé. On apprit que les plantes présentes dans son logement avaient été responsables de la réaction qu’avaient eue les quatre hommes. Elles avaient massivement diffusé dans l’atmosphère de la pièce des pollens inhabituellement toxiques. Des particules avaient aussi été retrouvées dans le corps de Jowel, sans pour autant l’affecter. Les botanistes les plus mesurés déclarèrent, qu’au contact répété des plantes, Jowel avait été immunisé, et que la diffusion des toxines était pure coïncidence. Les plus farfelus d’entre eux, adeptes des travaux qu’Owen Defloy avait effectués des années plus tôt, cherchèrent à trouver un lien entre la frayeur de Jowel et une réaction de défense des plantes, mais sans résultat particulier.

De nombreux botanistes ont depuis repris les notes du père de Jowel, tentant de trouver le lien qui pouvait unir les plantes entre elles, voire les animaux qui les entourent. Si à ce jour personne n’a encore rien trouvé, la légende veut qu’un jour, un botaniste de génie découvrira ce lien et permettra à l’être humain une forme de symbiose avec les végétaux, ouvrant la voie d’une nouvelle phase d’évolution.

TITANS
[Carlie]

On l’entendait arriver de très loin. À vingt mètres déjà, on pouvait distinguer ses braillements, couvrant le bruit de ses talons qu’elle laissait claquer sur le sol comme si elle tentait de laisser dans le revêtement la marque de son passage. On ne pouvait s’apercevoir qu’en arrivant à sa hauteur, qu’elle avait les yeux rivés sur son calepin sur lequel elle griffonnait frénétiquement sans discontinuer son flot de paroles indécemment bruyant. Ses yeux restaient fixés sur ses gribouillages. Les passants s’écartaient de son passage en affichant un mécontentement qui n’avait strictement aucune prise sur elle. Un sillage de grincheux se dessinait ainsi derrière elle.

Le quidam avait vite fait de la considérer comme une folle furieuse. Pourtant cette exubérante comptait parmi les esprits les plus brillants de sa génération. Elle camouflait soigneusement ses atouts intellectuels derrière un foisonnement de vêtements incohérents et une coiffure digne d’une adolescente en pleine crise identitaire. Personne ne fut jamais en mesure de dire si ces parures étaient volontairement farfelues, issues d’un esprit anarchique, ou simplement le miroir de son désintérêt pour les interactions sociales courantes. Alors qu’elle avait treize ans, les plus grandes universités de la planète se l’étaient disputée. Dès vingt ans, elle côtoyait les hautes sphères scientifiques, en tant que consultante dans des domaines aussi variés que la géologie, l’aéronautique, ou encore l’étude de l’écosystème terrestre qui était devenu son violon d’Ingres.


Quand elle reçut une convocation du Conseil Planétaire concernant un projet sans précédent dans l’Histoire de l’Humanité, elle avait d’abord été perplexe. Lorsque les différentes nations de la planète s’étaient unies, elle était finalement assez jeune, et n’avait guère d’attrait pour la politique. C’est plus tard, lorsqu’elle eut choisi sa spécialité, qu’elle comprit à quel point il était essentiel de se pencher sur les questions de gouvernance dès que l’on s’intéressait à l’avenir de la planète ou de l’ensemble des êtres vivants qui la peuplent.

Elle arriva au siège du Conseil Planétaire qui avait été installé dans les anciens locaux de l’ONU au bord de l’East-River à New York, près de deux cent cinquante ans après leur construction originale. Les locaux avaient été rénovés, agrandis, embellis de nombreuses fois depuis, pourtant ils gardaient ce charme ancien des bâtiments du milieu du XXe siècle. Carlie mit fin à ses braillements peu de temps après avoir pénétré les locaux. Jamais elle n’y était venue auparavant, mais ne se laissait guère impressionner par le poids de l’Histoire, son esprit sans cesse tourné vers l’avenir. Elle présenta son invitation au service de sécurité qui l’amena promptement dans une gigantesque salle de conférences où les membres du conseil restreint l’attendaient impatiemment.

«  Ravis de vous voir enfin parmi nous Mlle Koïann’, s’exclama le président du Conseil – un vieillard de quatre-vingt-sept ans.

— Je suis aussi ravie d’être là.

— Évidemment nous aurions préféré vous voir arriver une heure plus tôt comme il était stipulé sur l’invitation, reprit-il.

— Mais finalement me voici. Je m’attendais à devoir faire patienter plus de monde, finalement vous n’êtes que sept. Seulement il y a eu une découverte stupéfiante ce matin au centre d’étude nucléaire de Mumbai, et nous devions décider de la marche à suivre avec mes collaborateurs. Peut-être connaissez-vous l’importance de la fusion nucléaire.

— J’aurais apprécié des excuses pour ce retard, ma chère, fit-il offusqué.

— C’est bien ce que j’ai fait, je vous ai même donné le détail de…

— Ne perdons pas plus de temps, si vous le voulez bien, coupa le conseiller délégué à l’Australie. Nous avons beaucoup à faire tous ensemble.

— À votre aise, répondit Carlie. J’aimerais enfin découvrir ce qui vaut ma présence devant les plus éminentes personnalités politiques de la planète », ironisa-t-elle.

Aucun membre du conseil ne vit d’intérêt à relever son insolence. Le Conseiller délégué au continent Africain commença.

« Mlle Koïann’, l’ensemble des gouverneurs de la planète a décidé de mettre au point une mission spatiale qui repoussera les limites de l’Humanité. Vous avez certainement entendu parler de E8055, la première exoplanète à correspondre en tous points aux attentes humaines.

— Oui, bien sûr, comme tout le monde.

— Nous allons y aller. Nous sommes en train de programmer une mission afin de coloniser cette planète et ainsi réaliser le rêve de nombreux humains depuis des siècles. »

Carlie Koïann’ absorbait prudemment l’information, ralentissant volontairement le flot de ses pensées avant de formuler une réponse à ce qui n’était pas encore une question.

« Cela représente un investissement colossal, aussi bien en temps, qu’en ressources et en travail. Cette planète est selon mes souvenirs, située à environ trois cents années-lumière.

— C’est pour cela que nous faisons appel aux plus grands spécialistes dans différents domaines, et vous en faites partie.

— Et vous avez décidé ça comme ça, un matin au petit déjeuner ?

— Si vous voulez tout savoir, des perturbations dans la ceinture de Kuiper nous inquiètent. Nous n’en connaissons pas l’origine, et jusqu’à présent Jupiter et Saturne nous ont servi de boucliers particulièrement efficaces. Cependant, la hausse d’activité météorique nous a poussés à prévoir différents scénarios. Dans nombre d’entre eux, la disparition de l’espèce humaine tient le premier rôle.

— Qu’attendez-vous de moi ?

— Diriger ce projet, tout simplement.

— Expliquez-vous.

— Eh bien, nous sommes, comme vous l’avez délicatement pointé dès votre arrivée, des politiciens. Cela nous certes rend peu enclins à avouer nos faiblesses, pourtant nous restons lucides : une telle entreprise ne peut être gérée par des gens comme nous. Nous ne sommes pas armés pour ce genre de questions, du moins pas dans le détail. »

Carlie Koïann’ semblait perplexe. Elle restait silencieuse, ce qui aurait surpris tous ceux qui la connaissaient personnellement.

« Je vois, fit-elle enfin. En quoi consisterait exactement mon travail dans cette histoire ?

— Nous voulons que vous vous chargiez de la conception des vaisseaux qui permettront de faire le voyage. Vous mettriez en place tous les systèmes, qui doivent fonctionner en symbiose et rester autonomes durant plusieurs...

Des vaisseaux ? le coupa-t-elle. Combien en prévoyez-vous ?

— Les études préliminaires à ce projet nous ont révélé que les connaissances actuelles nous permettraient de faire le voyage en huit cents ans. Peut-être neuf cents. Aussi pour être sûrs de parvenir à notre but, nous devons fabriquer plusieurs vaisseaux, contenant chacun assez d’individus pour pouvoir perpétuer l'espèce durant ce voyage. Chacun de ces vaisseaux emprunterait un itinéraire différent de façon à maximiser les chances de réussite. Évidemment, nous espérons que tous arriveront en un seul morceau.

— Et combien en envisagez-vous exactement ?

— Les premières estimations indiquent qu’une vingtaine de vaisseaux conviendrait amplement.

— Cela me parait un peu fou. Avons-nous seulement les ressources nécessaires pour une telle ambition ? À première vue, cela me semble peu réaliste.

— Nous avons bien conscience que cela puisse paraître extravagant. Mais nous vous avons préparé un dossier, reprenant toutes les données des études préliminaires. Chaque individu ayant pris part à son élaboration est mentionné, je pense que vous connaissez la plupart d’entre eux, ne serait-ce que de réputation.

— Je vais avoir besoin d’un peu de temps pour en prendre connaissance.

— Nous vous avons réservé une chambre dans un hôtel à deux pas d’ici. Je vous propose de nous retrouver ici dans deux jours pour nous faire part de vos impressions. Si personne n’a rien à ajouter, nous en avons fini pour aujourd’hui. »


Carlie Koïann’ arriva dans la chambre qui lui avait été désignée. Apparemment, le Conseil Planétaire était décidé à mettre toutes les chances de son côté pour la recruter. Pourtant, ils avaient négligé en lui offrant cette suite luxueuse de considérer l’aversion de la chercheuse pour le gaspillage. La première chose qu’elle fit donc en arrivant fut de refuser la suite et demander à être logée dans une chambre aussi humble que suffisante. Elle décida ensuite de faire passer le goût amer du luxe outrancier dans un modeste diner, sur l’autre berge de l’East-River. Elle y commanda de la caféine au litre et quelques gaufres. C’était son péché mignon. Les gaufres abondamment arrosées de miel, subtilement saupoudrées d’une pincée de sel. Elle fit défiler les pages sur son écran, analysant scrupuleusement les données qui indiquaient les unes après les autres le caractère envisageable de la mission. Si son esprit scientifique semblait se laisser convaincre par les chiffres et les graphiques, une petite voix résonnait dans un coin de sa tête, et semblait peu emballée par toute cette histoire. Elle devait en parler à quelqu’un, s’exprimer à voix haute pour organiser ses idées. Elle commença par regarder autour d’elle. Elle faisait souvent cela pour se concentrer sur un problème : prendre la première personne qu’elle trouvait et lui exposer ses raisonnements, peu importait son niveau de connaissances, elle était seule à parler. Mais le croulant qui faisait office de Président au Conseil serait certainement mécontent de voir dans la presse, son projet rendu public avant qu’il ne le décide. Et pour cette fois, quelqu’un qui puisse répondre et discuter avec elle ne serait pas de trop. Elle demanda à son ordinateur de réorganiser tous les noms des contributeurs au dossier en une liste. Puis elle lui demanda de limiter cette liste aux résidents new-yorkais. Il ne restait que quatre noms, dont un qu’elle connaissait de longue date. Elle le savait intègre, il serait idéal pour faire rebondir ses doutes comme ses réflexions.


Elle l’attendit près de deux heures, ce qui lui donna amplement le temps de consulter ses notes figurant dans le dossier, ne l’ayant pas fait avant de le contacter. Il arriva enfin détrempé et visiblement ennuyé d’avoir dû quitter son foyer à une heure si tardive. Il n’aurait pas délaissé sa famille pour n’importe qui, seulement voilà, Carlie n’était pas n’importe qui.

Il s’installa devant elle et commanda un grog en étalant sa veste sur un radiateur. Il sécha ses lunettes et épongea ses cheveux avec les quelques serviettes en papier de la table derrière lui. Il semblait fin prêt à discuter.

« Je ne suis pas étonné qu’ils aient fait appel à toi pour diriger le projet, fit-il en préambule, encore ruisselant. Seulement je ne m’attendais pas à ce que tu me demandes conseil, ça ne te ressemble pas.

— J’ai bien changé ces dernières années.

— Je l’espère pour ton entourage, tu étais une étudiante imbuvable.

— Arrête là les flatteries et venons-en au fait. Quelle est ton implication exacte dans le projet de colonisation de E8055 ?

— Ils m’ont consulté il y a environ huit mois afin que je donne mon avis sur le meilleur endroit pour envisager le chantier de construction des vaisseaux. Il fallait que je prenne tout en considération. La masse, la disponibilité des matériaux, mais tu as dû lire mes conclusions.

— Je les trouve très justes. La lune parait effectivement tout indiquée. Mais j’aimerais comprendre ton niveau d’implication.

— Je ne travaille plus que sur ce projet depuis deux mois. J’ai peu à peu laissé mes étudiants, et même mes recherches. Les membres du Conseil n’aiment pas beaucoup partager les cerveaux qui triment pour eux.

— Alors tu penses que nous devons le faire ?

— Pas toi ? C’est la plus grande entreprise jamais envisagée par l’espèce humaine ! Je ne vois pas ce qui pourrait me retenir.

— Bien sûr, c’est attrayant, et pas qu’un peu, mais je ne suis pas une rêveuse. Je suis pragmatique. Et puisque l’on me demande de diriger cette mission, il me semble évident que la première de mes prérogatives est d’en assurer le bienfondé. J’ai parcouru l’essentiel du dossier. Avant de rêver aux étoiles et à la grandeur, as-tu pris en compte les répercussions d’une telle entreprise sur la planète ? Et sur nous ? je ne pense pas seulement à ceux qui vont partir, je pense à ceux qui vont rester.

— J’ai en effet parfaitement occulté cet aspect du problème. Cela dit, on ne m’a pas demandé d’avoir une vue d’ensemble. En revanche, tu prouves qu’ils ont sans doute fait le bon choix en faisant appel à toi. »

Soudainement, tout s’éclaira dans sa tête. Son ancien professeur avait trouvé les mots justes. Elle savait ce qu’elle allait dire au conseil.

« Merci, souffla-t-elle. Nous en avons fini.

— Je m’attendais à ce que cela dure plus longtemps. Enfin soit ! As-tu déjà visité New York de nuit ?

— Non jamais. Je crains de n’être pas follement intéressée par ce genre d’occupation.

— Eh bien ce sera le prix à payer pour le dérangement, plaisanta-t-il. On ne fait pas venir un vieillard aussi tard dans la nuit pour seulement cinq minutes en restant si avare en explications. Nous partirons quand la pluie se sera calmée. »


Ils passèrent une bonne partie de la nuit à se remémorer le passé. Carlie parvint presque à y prendre plaisir. Puis elle revint à son hôtel où elle resta toute la journée suivante, travaillant sur le dossier qu’on lui avait remis, reprenant soigneusement calculs et estimations.

Elle n’arriva pas en retard à la deuxième réunion. Lorsque cela arrivait, ce n’était jamais intentionnel, et rien n’était venu contrecarrer sa ponctualité cette fois-ci. Faisant face au conseil, elle attendit poliment qu’on l’invite à s’exprimer.

« J’espère que la lecture que nous vous avons fournie a été instructive.

— Très...

— Fort bien, alors qu’en dites-vous ?

— Simplement que c’est de la folie ! »

Une rumeur parcourut la tablée de conseillers. Elle reprit avant que cela ne cesse.

« J’ai pris connaissance du dossier en entier, et je me vois obligée de refuser votre offre, qui est totalement loufoque.

— C’est impossible, les meilleurs esprits du monde scientifique ont contribué à ce projet, et pour l’instant il ne s’agit que d’estimations préparatoires. Je vous sais brillante, mais comment pouvez-vous affirmer avec un tel aplomb que nous faisons fausse route ?

— C’est exactement le terme que je voulais employer. Vous faites fausse route. Je n’ai pas dit que c’était irréalisable, tout ce que j’ai vu me parait, dans l’ensemble, véridique et construit. En effet, votre idée n’est pas un rêve et parait faisable. Mais être visionnaire rend souvent aveugle. J’ai refait un certain nombre de calculs. Avez-vous envisagé la possibilité d’envoyer moins de vaisseaux ?

— Nous avons déterminé le nombre de vaisseaux en fonction des chances de réussite. Plusieurs experts se sont penchés sur la question.

— Je l’ai vu, pourtant d’après mes calculs, avec moitié moins, nous aurions encore des chances très raisonnables de succès.

— Admettons, mais quel intérêt ? Vous l’avez vous-même constaté, nous avons les ressources nécessaires pour vingt vaisseaux.

— Cela me parait tomber sous le sens : pour sauver la planète qui nous a donné naissance. Depuis de nombreuses générations, nous la torturons au lieu de la chérir et d’en prendre soin. Vouloir déplacer une partie de l’Humanité n’a pas grand intérêt si nous ne sommes pas capables de prendre soin de notre habitat. Les météorites que vous utilisez comme prétexte restent une probabilité si infime qu’on peut la considérer nulle. En revanche vous risqueriez de recréer les conditions qui ont déjà failli mettre fin à notre civilisation dans les années 2080. Nous avons échappé de peu au désastre en réussissant à stabiliser durant plusieurs décennies notre niveau de pollution, en réduisant les inégalités, et la chute démographique nous a permis de survivre, mais c’est encore tout récent ! Il est fort possible que ça se produise encore : l’Humanité non plus n’est pas guérie de toutes ses blessures et tant que nous n’aurons pas pris des mesures pour retrouver avec la planète un équilibre digne de ce nom, nous resterons la cause la plus probable de l’extinction de notre propre espèce. Bien devant celle d’un hypothétique météore quittant la ceinture de Kuiper pour venir nous percuter ! Aussi je me vois dans l’obligation de refuser votre offre. »

Elle se leva et s’apprêta à partir.

« C’est très décevant, fit le Président du Conseil.

— C’est aussi ce que j’ai pensé en lisant le dossier », répondit-elle avec sécheresse.

On ne la retint pas. Elle quitta la salle de conférence l’esprit tranquille. Jamais elle ne se serait fourvoyée en acceptant un projet allant à l’encontre de ses idéaux.


Deux jours plus tard, elle se retrouvait parmi ses collègues à Mumbai. Elle ne pensait déjà plus au conseil planétaire et à leurs rêves démesurés. Quand elle reçut un appel de New York, elle s’attendait à devoir argumenter encore son refus. Elle entra dans la cabine de communication, et vit son ancien professeur sur l’écran.

« Tu dois accepter, fit-il sans détour.

— Le conseil t’a demandé de me convaincre ?

— Ils ont dit persuader, mais en somme, oui.

— Et avec quels arguments ?

— Ceux que tu as avancés. Ils ont revu leur position d’après ce que tu leur as dit, et s’ils ne s’attendaient pas à devoir prendre une décision aussi radicale, tu leur as montré que tu correspondais exactement à ce qu’ils attendaient d’un chef de projet, comme je te l’avais déjà soufflé dans ce petit diner. Aussi ont-ils décidé de réduire le nombre de vaisseaux. Douze serait un nombre tout à fait acceptable. Ce n’est pas exactement ce que tu avais demandé, mais si tu acceptais de reconsidérer ta décision en prenant ces nouveaux faits en compte, ce serait une bonne chose pour nous tous, je pense.

— Et les ressources alors économisées seraient destinées à rendre à la Terre sa jeunesse d’antan ?

— C’est bien les conditions que tu as énoncées lors de la négociation, n’est-ce pas ?

— Je ne négociais pas, j’argumentais mon refus.

— Ce qui ne fait guère de différence pour toi. Réfléchis encore un peu. Nous perdrions beaucoup si nous ne t’avions pas à nos côtés.

— Je suppose que tu vas me proposer un dossier revoyant en détail les nouveaux calculs ?

— Je te l’ai envoyé juste avant d’appeler. »


Trois ans plus tard, les installations lunaires qui permettraient le chantier le plus important jamais entrepris furent enfin terminées. Il faudrait encore compter des décennies avant de voir se dresser en leur sein les douze vaisseaux qui seraient construits.

Malheureusement Carlie Koïann’ mourût dans un accident seulement quelques années après le début de l’assemblage et ne vit jamais s’ériger ceux qu’elle avait nommés les Titans. Ni tous les efforts finalement entrepris par le Conseil Planétaire afin de réparer les erreurs du passé, et tenter de guérir la Terre des maux que leurs semblables lui avaient infligés ces derniers siècles.

ANNÉE ZÉRO
[Ciryn']


Il est préférable d’avoir lu le roman Enfants d’Hypérion avant de commencer cette nouvelle.


Après des heures et des heures de travail sur l’élaboration d’un nouveau calendrier adapté à Eboss, Ciryn’ Broga, astronome de renom sur l’Hypérion, s’échevelait à expliquer l’ensemble de ses conclusions au Conseil du vaisseau. L’arrivée de l’Année Zéro avait tellement effrayé que les différents Conseils au fil des générations, que ces derniers n’avaient cessé de repousser l’échéance. Alors qu’il ne restait plus que quelques mois avant que l’Hypérion ne se place en orbite d’Eboss, le Conseil avait finalement décidé de faire face à ce problème. Si les travaux de réflexion et de calculs n’avaient demandé que quelques jours, il lui fallait à présent faire le plus dur : se faire comprendre du conseil. S’il n’y parvenait pas, comment le reste de la colonie le pourrait-elle ?

« Nous devons oublier certaines de nos unités conventionnelles, fit Broga en préambule. Je sais que c’est difficile à imaginer, mais c’est le seul moyen de faire une transition qui soit compréhensible par tous et surtout, le seul moyen de tomber juste sur l’ensemble des mouvements d’Eboss autour de son astre, ceux-là mêmes qui vont régir la vie de nos descendants sur la planète. Le système métrique est utilisé depuis des siècles sans jamais avoir été remis en question, il a servi comme unité de référence bien avant l’union planétaire, il paraitrait logique de le garder. Mais en faisant cela, nous devrons sans cesse ajuster toutes les durées, car bien sûr, quand je parle de système métrique, vous devez instinctivement penser aux distances, aux volumes, aux températures peut-être, mais il s’agit aussi de données de temps. En l’occurrence, la seconde. Mes recherches m’ont amené à la conclusion que nous devons reconsidérer la durée de cette seconde pour l’adapter à Eboss. Jusque là tout le monde me suit ?

— Pour l’instant c’est parfaitement clair, même si cela semble être un changement plutôt radical.

— Bien. Alors je continue. Sur le vaisseau, nous avons quelque peu simplifié le système de comptage des mois et des années. D’après mes recherches, notre calendrier est sensiblement différent de celui de nos ancêtres. Voyez-vous, sur Terre, un mois sur deux durait trente et un jours, tandis que les autres duraient trente jours comme sur le vaisseau.

— Pourquoi cette bizarrerie ? Cela devait compliquer grandement les calculs ! quel intérêt ?

— Eh bien, figurez vous que ce n’est pas la seule bizarrerie : le deuxième mois de l’année avait une durée encore différente des autres mois et variable selon les années, entre vingt-huit et vingt-neuf jours. Pour répondre à votre question, ce calendrier a été mis en place de façon à s’adapter au mieux à la rotation de la planète autour du soleil. Vous vous doutez bien que la nature n’est pas aussi précise que les systèmes mathématiques, et qu’il faut parfois appliquer des ajustements. À l’origine, la seconde a été définie comme la fraction 1/86400 du jour terrestre moyen. Peu après, la mesure a été précisée en utilisant comme référence le césium 133, mais je ne veux pas vous surcharger inutilement d’informations superflues. Si nous prenons les secondes/heures/minutes telles que nous les connaissons comme point de référence, il est incontournable que les multiplications qui feront le nombre de jours, de semaines de mois contenus dans une année nous donnent des résultats nous obligeant à faire ce genre d’ajustement, avec par exemple un jour sur deux ayant une heure de plus, ou bien quelques jours de plus ou de moins tous les trois ans. En réalité, rien de particulièrement complexe, mais il faut se donner un point de référence fixe. Comme je vous le disais, je propose de modifier la durée de la seconde en la basant sur une division de la rotation d’Eboss sur son axe. Ce serait un excellent point de référence. Tout comme nos ancêtres, nous trouverons un moyen de mesurer plus précisément la seconde par l’utilisation d’une horloge atomique dont je n’ai pas encore déterminé l’élément de référence.

— À cette idée, quelle alternative ?

— Il s’agirait de conserver la seconde telle qu’elle est, et de se référer à cette mesure pour déterminer tous les éléments dont nous avons besoin, comme la durée d’une rotation planétaire ou d’une révolution solaire. En fait cette façon de procéder éviterait sans doute les conversions nécessaires pour comprendre les documents anciens, mais nous obligerait à de grands ajustements sur le nouveau calendrier. D’une certaine façon, s’affranchir de la seconde telle qu’elle existe aujourd’hui et lui appliquer un taux de conversion serait certainement ce qu’il y a de plus simple, surtout en ce qui concerne notre appréhension du temps.

— Plus vous prononcez le mot simple, plus votre discours semble difficile à saisir, ne trouvez-vous pas cela étrange ?

— Je comprends. J’ai moi-même planché sur le sujet durant des jours, avant de parvenir à trouver mes marques. Je vais vous expliquer le plus clairement possible : une rotation de la Terre sur elle-même durait vingt-quatre heures, subdivisées en soixante minutes de soixante secondes. C’est ce que nous connaissons sur l’Hypérion. Restez concentrés, c’est là que les choses se compliquent. Sur l’Hypérion, l’ensemble de la population est persuadée d’avoir gardé le calendrier terrestre, mais c’est une erreur. Seuls les historiens voient les nuances en observant les dates précises. Comme je vous le disais auparavant, nous comptons trente jours par mois, et douze mois par ans. Ce qui fait exactement trois cent soixante jours. Pourtant au sein du système solaire, la Terre mettait environ trois cent soixante-cinq jours pour faire le tour complet du soleil. Ce qui obligeait à des ajustements tous les deux mois puis tous les quatre ans pour garder les saisons aux mêmes périodes de l’année.

— Alors sur Terre un jour ne correspondait pas à un degré sur le calendrier ?

— En réalité, la représentation de l’année par un cercle et les jours en degrés inscrits dessus ne date que de quelques années après le départ des vaisseaux. D’ordinaire, lorsque l’on procède à ce genre de changement, on doit le notifier d’une façon où d’une autre. Ils auraient dû reprendre le calendrier à zéro, mais il semblerait que ça ne les ait pas gênés à l’époque. Quoi qu’il en soit, le résultat de cette opération est que chaque année depuis le départ de la Terre, nous avons perdu cinq jours par an.

— Quelle conséquence cela a-t-il sur nous ?

— Concrètement, tant que différentes civilisations ne se rencontrent pas de nouveau, rien du tout. Mais si les autres Titans ont gardé scrupuleusement le calendrier terrestre, il y aura un important décalage entre les calendriers. Ainsi, nous allons bientôt entamer l’année 2997 sur l’Hypérion. La mise en place du calendrier hypérionnien datant de 2276, laissez-moi faire un rapide calcul… cela fait une différence d’environ trois mille six cents jours, soit une dizaine d’années ! En partant de cette hypothèse, leur calendrier les placerait donc quelque part en 2987.

— Finalement peu importe les différences qu’il peut y avoir eu sur les vaisseaux, tout le monde devra bien s’adapter aux rotations d’Eboss sur elle-même et autour de son soleil.

— Je vois que vous commencez à y venir. C’est exactement ça. D’après d’autres de mes recherches, il coexistait sur Terre de nombreux calendriers différents, selon les cultures, bien avant l’unification des nations. Bien qu’il reste plusieurs façons de s’y adapter, puisque nous sommes les premiers à être confrontés au problème, il est probable que pour faciliter nos futures relations, les prochains vaisseaux arrivant sur Eboss se réfèrent à ce que nous aurons mis au point. D’autant qu’il est possible qu’ils aient comme nous simplifié leur calendrier une fois à bord, n’étant plus dépendants de la rotation des astres. Dans cette nouvelle hypothèse malgré tout, rien ne nous permet d’imaginer qu’ils aient choisi le même système que nous.

— En considérant qu’un autre vaisseau parvienne jusqu’à Eboss. Mais j’aimerais que nous restions concentrés sur notre propre sort pour le moment.

À la bonne heure, si vous me permettez l’expression. En unités terriennes, Eboss fait le tour d’elle même en trente-six heures quarante minutes et neuf secondes.

— Ce qui fait durer une journée et une nuit un peu plus de dix-huit heures chacune.

— Exactement. Évidemment ces durées basiques changent quelque peu au cours de l’année selon l’éloignement par rapport aux pôles, en raison de la légère inclinaison de la planète, mais en moyenne c’est cela. Néanmoins, passer de vingt-quatre à trente-six heures par rotation demandera des aménagements particuliers d’un point de vue social. Nul doute que nous allons devoir organiser les journées de travail autrement, et voir comment nous allons réagir physiologiquement aux changements d’horaires, et leur impact sur notre fatigue.

— En effet, mais j’ai plus de mal à me figurer la durée de ce que nous appelons une année.

— Je suis d’accord avec vous. Pour l’instant je veux que nous nous penchions sur ces fameuses quarante minutes et neuf secondes de trop. Si nous gardons la seconde telle qu’elle est, il faudra bien faire quelque chose de ce temps en plus : soit le placer dans une trente-septième heure qui ne serait donc que partielle, soit le répartir dans les différentes heures de la journée.

— Cela me semble peu évident à mettre en place en effet, je crois que je commence à saisir.

— Mon idée est donc de rallonger quelque peu la durée de la seconde, de façon à obtenir des journées d’exactement trente-six heures. En soi, cela consiste à garder l’heure terrestre comme référence et non plus la seconde. Ainsi, nous changeons une référence du système métrique, mais les ordres de grandeur resteront assez proches, ce qui évitera de déstabiliser la population plus que nécessaire. Nous le serons bien assez par la durée des jours et des nuits. Sans parler des années, qui ne correspondront plus du tout à ce que nous avons à l’esprit actuellement. La seconde ebossienne durerait donc 1,01858796… secondes terrestres, pour composer des journées de trente-six heures exactement. Évidemment cela semble minime comme changement, mais ramené à l’ensemble du système cela occasionne déjà de grandes différences. Ainsi, la révolution d’Eboss autour de son étoile s’effectue en l’équivalent de cinq cent soixante et onze rotations terrestres, d’où l’intérêt d’avoir une mesure précise de cette rotation. Contrairement à ce qui se passait sur Terre, le mois ici ne correspondrait pas à une révolution lunaire, mais cette subdivision du temps est particulièrement pratique, donc nous pourrions imaginer quatorze mois de trente-huit jours chacun, plus un mois de trente-neuf jours.

— Mais que deviendraient nos semaines ? subdiviser chaque mois en trois semaines est tellement pratique.

— Selon mon idée, nous dirions adieu à nos trois semaines de dix jours telles que nous les connaissons sur l’Hypérion. J’ai pensé à cela et la seule solution que j’y ai vue est de diviser le mois en deux mi-mois de dix-neuf jours chacun. Un trente-neuvième jour pourrait être ajouté au dernier mois de l’année, marquant l’anniversaire de l’arrivée de la colonie sur Eboss.

— J’ai l’impression que ma tête va exploser.

— J’ai conscience que ces changements prendront du temps avant d’être parfaitement assimilés par la population, peut-être une ou deux générations. Malgré tout, je ne vois pas comment nous pourrions faire autrement. Croyez bien que j’ai retourné le problème dans tous les sens, et c’est la solution la plus cohérente que j’ai trouvée.

— Et que faire pour appliquer cette solution dans les faits ?

— D’après moi, il faudrait progressivement allonger les jours et les nuits grâce à l’éclairage artificiel du vaisseau. Une fois que j’aurai donné les informations à Veda concernant les nouvelles durées, il pourra appliquer une courbe régulière en fonction du temps restant à passer sur le vaisseau. De cette manière, les premiers colons arrivant sur Eboss, s’ils ne sont pas encore habitués au nouveau rythme, n’en seront pas totalement déstabilisés. Je pense surtout aux enfants à naître. Le plus tôt ils auront les nouvelles durées, le mieux ils se porteront. Il est encore très difficile d’imaginer comment les animaux ou les plantes réagiront à ces changements. Nous n’avons aucune idée de l’impact qu’a pu avoir la durée des jours terrestres sur leur code génétique. J’ai évoqué mes idées à un ami biologiste, qui a proposé de faire naître quelques spécimens auxquels il soumettrait sans adaptation les conditions ebossiennes, de façon à étudier leur comportement et leur condition médicale. D’après lui, le fait que les animaux à naître n’aient jamais connu d’autres conditions devrait leur permettre de s’adapter plus rapidement, même si une certaine appréhension du temps devait se trouver inscrite dans leurs gènes.

— J’ai l’impression que nous n’avons guère le choix de toute façon.

— Je crains que non en effet. Je reste confiant. Nous devrions parvenir à nous adapter, même si cela représente un nouveau défi pour l’humanité, comme pour toutes les formes de vies que nous avons apportées avec nous.

— Merci beaucoup, Broga, vous pouvez disposer. »

Le jeune homme récupéra sa tablette et quitta la salle, l’air satisfait de son exposé. L’important était que tout le monde ait bien compris de quoi il retournait, après ce n’était plus vraiment son affaire. Dans la salle de réunion, la discussion continua sur un ton moins didactique.

« Ces questions d’adaptation m’inquiètent. Je regrette beaucoup que nous n’ayons rien mis en place avant, nous aurions pu faire des tests plus approfondis, avoir plus d’éléments. Nous finissons par le faire, mais j’aurais aimé que nous ne soyons pas acculés comme nous le sommes aujourd’hui.

— Parce que selon les résultats de ces tests vous auriez choisi une autre planète ? Vous me faites bien rire. Nous trouverons un moyen de nous habituer, dussions-nous fabriquer des abris pour faire tomber la nuit, et une masse considérable d’éclairages artificiels pour simuler le jour.

— Ce qui m’inquiète, fit un autre, ce n’est pas cette adaptation, je crois que nous en sommes capables d’un point de vue physiologique, ce qui m’inquiète, c’est l’aspect sociologique de l’Année Zéro.

— Comment ça ?

— Même notre ami astronome l’a mentionné, lorsque nous avons changé de calendrier, la dernière fois, nous aurions dû passer par une Année Zéro, mais nos prédécesseurs ne l’ont pas fait. Contrairement à ce qu’il a évoqué, ce n’était pas un oubli de leur part, mais un acte parfaitement délibéré. Les sociologues de l’époque voulaient à tout prix limiter le sentiment d’aliénation, le déracinement des colons. Ainsi, ils ont estimé qu’il fallait garder des points de repère solides et le fait d’avoir une année à quatre chiffres au bout de la date, représentait un de ces points de repère.

— On n’efface pas le passé en réinitialisant le compteur des années !

— Bien sûr que non. Mais lorsqu’une personne chère vient à disparaitre, le fait de pouvoir conserver son image sur un fichier photographique, de se souvenir ce que l’on a partagé avec elle aide à surmonter sa peine. Le calendrier et l’histoire étaient alors un lien très fort avec la Terre. Chaque centenaire, nous avons fêté le départ de la colonie, avec des sentiments complexes entre fierté et nostalgie d’une époque pour nous inconnue. Je suis persuadé que la continuité des années fut un soutien psychologique très important pour les colons, se sentant appartenir à une entité plus importante que l’échantillon d’humanité présent sur le vaisseau !

— Sans doute était-ce le cas pour la première génération, la seconde ou la troisième, mais petit à petit ce besoin d’appartenance s’est étiolé. Je pense que personne parmi nous ne se considère plus comme Terrien et c’est sans doute pour le mieux ! Au contraire, pour la question qui nous concerne aujourd’hui, il est préférable que les colons s’identifient plus à la nouvelle planète qu’à l’ancienne. Tout comme ils doivent se sentir Ebossiens plus qu’Hypérionniens, le plus tôt possible !

— Je ne dis pas le contraire, je tiens simplement à souligner que le passage à une Année Zéro, aussi bénéfique puisse-t-il être pour notre génération, n’est pas un événement anodin pour un peuple. Il va engendrer de nombreuses questions et il nous faudra être prêts à assister l’ensemble des colons pour accepter ces nouvelles données. Je suis sûr que même chez nous qui abordons la question avec calme et clairvoyance, l’arrivée de l’Année Zéro aura un effet important que nous ne ressentirons que lorsque cela sera effectif. »

Le conseil prit un moment de réflexion avant de se prononcer sur la question. Pourtant, ils auraient pu penser tant qu’ils voulaient au problème, deux certitudes persistaient : jamais l’humanité n’avait été confrontée à une question de cet ordre et l’avènement du nouveau calendrier était incontournable. Un nouveau défi au dénouement incertain pour les habitants de l’Hypérion dont seul l’avenir donnerait la clé.

MUTINS
[Boon't]

Sous la chaleur harassante qui régnait dans cette partie du vaisseau, les partisans du Commodore s’apprêtaient à donner l’assaut. Voilà presque quatre jours qu’ils n’avaient plus gagné de terrain. La dernière barricade n’était tombée qu’au prix d’efforts immenses et la bataille fut d’une violence peu commune. Combien de barricades les mutins avaient-ils encore formées ? Combien de pièges les Lieutenants de Boon’t devraient-ils déjouer, pour atteindre la salle de commande du réacteur, par laquelle les mutins gardaient tout le peuple du Japet en otage ? Cette escalade de violence allait-elle s’arrêter un jour, ou finir par mener les Japésiens au désastre ?

De chaque côté de la barricade, sonnait la même rengaine. Tous en avaient assez du combat. Cela faisait un mois que les mutins avaient immobilisé le vaisseau au milieu de l’espace, et qu’ils jouaient avec la température interne du vaisseau, pour bien faire comprendre au Commodore Boon’t qu’ils étaient à présent les maîtres à bord. Boon’t n’avait pas abattu ses dernières cartes, et se refusait encore à céder aux demandes des mutins. Lui-même avait luté près de quatre mois pour arriver à renverser le Commodore précédent. De leur côté, les mutins étaient bien décidés à se battre jusqu’au bout.

« Tu crois qu’ils vont encore résister longtemps ? C’est quand même pas compliqué d’accepter ce qu’on demande !

— Ils sont pris entre deux feux. S’ils plient trop rapidement, ils devront faire de même chaque fois qu’un syndicat hausse un peu la voix ; et s’ils campent sur leurs positions, ils risquent de se mettre une bonne partie de la population à dos.

— Tu crois que Boon’t va finir par céder alors ?

— D’après moi il n’a pas le choix. Et il le sait très bien. Rien que l’existence de notre soulèvement indique qu’il a échoué quelque part. Le meilleur moyen pour lui de reprendre le contrôle, c’est de céder, seulement il ne peut pas se l’autoriser sans faire preuve de fermeté envers nous. C’est normal. Chacun doit jouer son rôle dans cette mauvaise comédie.

— Comédie… Tu penses un peu aux blessés ? À ceux qui sont morts dans la bataille ?

— J’ai dit mauvaise comédie. J’aimerais qu’il en soit autrement, mais nous avons tout tenté pour nous faire entendre et rien n’a changé. Je ne parle pas seulement des derniers mois, ça fait des années que certains d’entre nous se battent pour que les conditions de sécurité soient améliorées ! Et qu’a fait Boon’t en arrivant au pouvoir ? Rien ! Ni lui ni nos Conseillers désignés ne sont compétents, c’est évident ! Boon’t a beau nous endormir avec ses beaux discours, c’est une vaste fumisterie. Tous les corps de métiers sont représentés, certes, mais lorsqu’il s’agit de discuter des problèmes, impossible que nous soyons considérés comme prioritaires.

— Ça ne nous dit pas quand tout ça sera fini.

— Il nous faut tenir encore quelques jours. De toute façon, s’ils ne cèdent pas assez vite, ce n’est pas seulement nous qu’ils devront affronter, mais tout le vaisseau qui se rebellera. Et ça, ils ne se le permettront jamais.

— Tu as l’air bien sûr de toi.

— Tu me demandes mon avis, je te le donne ! »

De l’autre côté de la barricade, les considérations étaient axées vers un avenir bien plus proche. Un éclaireur nommé Luco revenait faire son rapport.

« Cette barricade a l’air plus sommaire que les autres, mais je crois qu’il faut s’en méfier d’autant plus. Quand on parvient à se glisser le long du premier mur, on voit une sorte de labyrinthe qui doit faire une petite vingtaine de mètres. C’est là qu’il faudra faire attention. J’ai repéré des fils, qui doivent servir à déclencher des petits explosifs, comme pour ceux que nous avons déjà déjoués. Il ne doit pas s’agir de charges létales, mais nous devons rester prudents malgré tout. Je n’ai pas pu progresser bien loin dans ce labyrinthe ; je me suis fait repérer et j’ai dû rebrousser chemin, mais il doit y avoir un autre mur après ça, et celui-là, je crois qu’ils sont décidés à le garder.

— Vingt mètres, tu dis ? demanda le sergent Jaïbe, responsable du secteur. Ça veut dire que ça nous mènerait presque jusqu’à la salle de contrôle. Il doit y avoir autre chose, ça semble trop simple.

— Je ne sais pas ce qu’il te faut ! répondit l’éclaireur. À chaque fois qu’on a dû affronter des explosifs, il y a eu du dégât. Même s’ils ont mis des petites charges, ça pète fort leur truc et nos gars sont dans l’incapacité de combattre pendant des heures, voire des jours. Moi, je serais d’avis de tenir notre position. C’est couru d’avance, ils s’attendent à ce qu’on donne l’assaut ! Comme tu dis, il doit y avoir autre chose, et tant que l’on ne sait pas ce que c’est, il faut rester prudent.

— Sauf que si nous parvenons à reprendre la salle de contrôle, plus de négociations : on en finit avec cette histoire, vite fait bien fait.

— D’après ce que j’ai entendu, le Commodore devrait se prononcer d’ici quelques jours. Allons, je sais que ça ferait un bien fou à ta carrière si tu parvenais à mater la mutinerie, mais sois raisonnable, tu ne seras pas moins méritant d’avoir épargné des vies en évitant un assaut dangereux, bien au contraire.

— Je ne suis pas aussi carriériste que tu le dis, si je veux lancer l’assaut maintenant, c’est pour sauver des milliers de vies demain, même si pour cela, je dois risquer celle de mes hommes aujourd’hui.

— C’est marrant, j’ai l’impression que même toi, tu crois à ce que tu racontes. Tu as envisagé que ça pourrait être un piège ?

— Non seulement je l’ai envisagé, mais je compte dessus. Si je ne sais pas précisément ce qu’ils préparent, moi aussi j’ai une petite idée derrière la tête ; une idée qui devrait bien plaire à Boon’t.

— Pas carriériste, hein ? marmonna Luco.

— Tu peux bien penser ce que tu veux, ça m’est égal. Va plutôt préparer une escouade. Je te parie qu’avec ce que je vais proposer à Boon’t, nous attaquerons avant la fin de cette journée. »

Peu après, les hommes de Jaïbe s’alignèrent derrière un contrefort aménagé dans la coursive du vaisseau, menant à la salle de contrôle tenue par les mutins. La plupart étaient armés de fouets énergétiques, sur lesquels couraient une multitude de micro-arcs électriques. Si le coup de fouet pouvait déjà occasionner des blessures sévères, les arcs électriques n’avaient qu’une portée très faible, mais délivraient une décharge d’une puissance pour ainsi dire foudroyante en cas de contact. La douleur du coup de fouet ne se faisait ressentir qu’au réveil de la victime, instantanément assommée par la décharge. On avait relevé plusieurs cas de séquelles neurologiques graves, parfois des brûlures avec des fouets mal réglés, mais cette arme restait la moins meurtrière et la plus répandue sur tout le vaisseau. Les mutins étaient parvenus de leur côté à s’emparer de plusieurs fouets, mais ils repoussaient surtout les assauts des hommes de Boon’t grâce à des armes moins sophistiquées.

Les troupes de Boon’t profitaient d’une organisation hiérarchique précise, tandis que les mutins s’étaient élevés pour une cause sans avoir désigné de chef à proprement parler, ce qui rendait leurs actions moins ordonnées, et d’autant plus difficiles à prévoir. Quelle ne fut pas la surprise des assaillants, lorsqu’ils virent les mutins respecter une organisation précise de charge, contrairement aux autres combats qui avaient pu les opposer lors des semaines précédentes. La coursive était assez étroite, et il était facile d’y dériver le flux d’assaillants, chose pour laquelle les mutins étaient passés maîtres. Pour la première fois, les mutins semblaient mus par une forme d’organisation qui mettait à mal les troupes de Boon’t. Malgré tout, Jaïbe et ses hommes parvinrent à se frayer un chemin, parant systématiquement les pièges des mutins, qui malgré un effort stratégique, semblaient encore assez maladroits lorsqu’il s’agissait de coordonner tous leurs mouvements. Si bien que Jaïbe se demandait s’il y avait bien un piège. Il n’eut pas à attendre bien longtemps avant d’être fixé : un champ de force venait de se refermer derrière eux, les prenant au piège entre le champ de bataille et l’entrée de la salle de commande. Au-delà du champ de force, il vit les mutins se relever, à peine déstabilisés par les décharges électriques qu’ils étaient censés avoir reçues de plein fouet. Un d’eux s’approcha encore un peu secoué, et commença à ricaner face aux soldats de Boon’t pris au piège dans leur prison énergétique.

« Vous n’avez aucune chance de vous sortir d’ici. Aucune.

— Mais comment se fait-il que vous vous releviez si vite ? demanda le sergent Jaïbe, surpris. Vous devriez tous être assommés pour des heures ! »

L’homme derrière le champ de force ouvrit quelque peu son habit, découvrant à la vue du Lieutenant un gilet métallique, encore chargé d’électricité statique, avec en dessous une couche de polymère translucide.

« C’est lorsque vous vous êtes vus gagner cette bataille que vous avez perdu la guerre.

— Arrêtez, voyons ! s’exclama le sergent. Nous ne sommes pas en guerre ! Il faut arrêter ce massacre au plus vite, nous avons déjà trop perdu, dans un camp comme dans l’autre !

— C’est bien ce que nous allons faire. Maintenant que vous êtes, là, plus personne ne nous empêchera d’aller voir Boon’t, et de régler nos différends directement avec lui.

— Vous êtes bien naïf de croire que vous pouvez atteindre Boon’t de cette façon. Comme s’il allait se laisser approcher. Vous croyez que nous n’avons prévu aucun plan de secours ? Ou même que Boon’t n’a pas su prévoir ce que vous alliez faire ? C’est le plus grand stratège du vaisseau, et il a toujours eu trois coups d’avance sur vous !

— Arrêtez de remettre tous vos espoirs entre ses mains. Il est temps que les conditions de travail des techniciens changent. Il est temps pour le Commodore de laisser sa place à d’autres, qui sauront réellement gérer le vaisseau.

— Dixit un homme qui n’hésite pas une seconde à plonger le Japet dans le chaos le plus total. Vous n’êtes pas sortis de cette salle depuis des lustres, alors je vous avertis : prenez bien garde à vous en quittant cette coursive, car vous allez être confrontés au reste des colons, et laissez-moi vous dire que contrairement à ce que vous pensez, ils ne vous aiment pas beaucoup, vous qui leur pourrissez la vie depuis des semaines.

— Nous verrons bien », répondit le mutin, dont la voix avait quelque peu perdu de son assurance.

Comme le sergent Jaïbe l’avait annoncé, les mutins sentirent vite les regards méprisants des autres colons dans les coursives. Ils dissimulèrent alors leurs armes, prélevées sur le champ de bataille, dans l’espoir de passer plus discrètement. Les regards ne se firent pas moins insistants pour autant. Les colons dévisageaient le groupe d’hommes évoluant vers la cabine du Commodore. Il faisait un froid difficilement supportable dans cette partie du vaisseau, et tous étaient recouverts de multiples couches de vêtements. Les mutins avaient eu beau cacher leurs armes, leur accoutrement plus que léger compte tenu de la température les trahissait de loin. Pourtant personne n’osait se mettre sur leur chemin.

Arrivés devant la cabine du Commodore, ils virent trois gardes qui ne résistèrent pas plus d’une minute, face au groupe armé. Les mutins, prêts à en découdre avec celui qu’ils considéraient comme responsable de tous leurs maux, forcèrent la porte de sa cabine pour l’affrontement final.

Vide. La cabine était entièrement vide. Ils remuèrent le logement du sol au plafond pour trouver le Commodore qui devait bien se cacher quelque part. Alors ils firent le chemin jusqu’à la passerelle de commandement. Encore une fois, ils rencontrèrent une légère résistance dont ils parvinrent à se défaire sans trop de peine. Mais une fois à l’intérieur, rien non plus, pas même un officier naviguant. Le mutin qui quelques minutes auparavant fanfaronnait devant les hommes du Commodore éclata de colère. Le Commodore pouvait se cacher n’importe où sur le vaisseau. Il n’avait pas assez d’hommes pour le débusquer. Il allait devoir recourir au reste des colons, mais les regards qu’il avait croisés dans les coursives, en plus de ce que lui avait dit le sergent Jaïbe dans la salle de contrôle lui avaient fait perdre toute confiance en lui. Il fallait trouver un moyen. Faire plier le reste des colons. Sa meilleure arme restait sa bonne foi. Il fallait faire comprendre aux colons que le mal qu’il leur avait infligé était nécessaire. Il ouvrit un canal de transmission sur l’ensemble du vaisseau :

« Japésiens, je vous parle depuis la passerelle de Commandement. Si je suis en mesure de m’adresser à vous ainsi, c’est parce que celui qui est censé occuper ce poste a déserté sa fonction. Je sais qu’il se cache parmi vous, et qu’il ne se rendra pas de lui-même. C’est bien la preuve incontestable de son incapacité à mener ce vaisseau à bon port ! Mais j’irai plus loin, ce n’est pas seulement cet homme qui est devenu inutile, c’est la fonction qu’il occupe. Il est temps que les choses changent, et que nous adoptions une autre façon de gouverner, avec des représentants, qui seront plus à même de prendre les bonnes décisions pour le peuple. Il faut… »

Sur toutes les tablettes, écrans et hologrammes du vaisseau, l’image du mutin se brouilla, et sur ses traits se dessinèrent ceux d’un autre homme. C’était le sergent Jaïbe, qui apparaissait tout à fait confiant, malgré la situation dans laquelle les mutins l’avaient laissé.

« Ne vous laissez pas berner. Contrairement à ce que vient d’insinuer ce traître, notre Commodore ne vous a pas laissé tomber. Au contraire, il n’a pas hésité à se mettre en danger pour nous sortir tous du mauvais pas dans lequel nous étions embourbés. »

Puis Jaïbe se décala et laissa le champ libre à un autre homme. Ce dernier retira le foulard qui lui couvrait la tête, puis décolla de son visage la barbe brune qui s’avérait par là-même être fausse. Sur la passerelle de commandement, le mutin se figea en reconnaissant les traits du Commodore Boon’t.

« Japésiens, c’est votre Commodore qui vous parle. Je dois vous demander de m’excuser, car j’ai failli à ma tâche. Cela fait des semaines que nous sommes tourmentés par un groupe de renégats sans scrupules, qui n’ont pas hésité un seul instant avant de perturber la bonne marche de notre vaisseau, aux dépens de votre confort, mais pas seulement. Car il faut le dire, ce sont vos vies qu’ils ont mises en péril en agissant de la sorte. Ils s’en défendront, diront qu’ils auraient tout arrêté avant le seuil critique, qu’ils n’auraient pas plongé les cultures dans un hiver permanent. Il n’en est rien, ces scélérats étaient prêts à tout, pour me voir détrôné. Pourtant je ne le vois pas comme une insulte, au contraire, je considère ce qui nous est arrivé comme une chance, une opportunité à saisir. Il m’aura fallu près d’un mois pour parvenir à les déloger, mais enfin aujourd’hui, je peux rétablir ce qu’ils avaient déstabilisé. Mais j’écoute le message, il est très clair. Des choses doivent changer ? Je suis d’accord. Dès demain, un grand vote aura lieu, et ce ne sera pas un petit groupe d’hommes en colère qui décidera de notre avenir à tous. C’est vous qui prendrez en main l’avenir de notre vaisseau. Notre avenir. »

Boon’t avait fait venir celui qu’il considérait comme le chef des mutins, après la manière dont il avait mené la bataille et tenté de s’adresser au vaisseau, comme habituellement seul un Commodore l’aurait fait.

« Et vous croyez que cela va marcher ? demanda le mutin à propos du discours de la veille.

— Vous l’avez bien vu, les résultats du vote sont clairs. Oui, ça a marché.

— Je ne parle pas à court terme ! Bien sûr qu’ils ont voté pour vous, vous avez réussi à tourner la situation à votre avantage. Je parle de l’avenir. Si une poignée d’entre nous se sont soulevés hier, bien d’autres le feront demain.

— Alors je les mettrai à nouveau en déroute, ou bien je perdrai. C’est ainsi que cela se passe.

— Ce n’est pas un jeu ! Il s’agit de la vie de milliers d’hommes et de femmes !

— Mon pauvre, c’est bien plus que ça. La plupart d’entre nous l’a oublié, et vit sa vie comme il peut, un peu comme vous, à vous préoccuper de votre confort de travail, sans prêter attention au reste, mais si nous sommes ici, c’est parce que nous avons une mission. D’après les relevés de Veda, dans à peine plus d’une génération, notre vaisseau atteindra son but. Mais ça, c’est au-delà de vos préoccupations.

— Et quelle est la vôtre, de préoccupation ? Vous pensez-vous à ce point supérieur ? Je n’arrive pas à croire que vous soyez si désintéressé par le pouvoir, compte tenu de votre position et de vos efforts pour le conserver.

— Croyez ce qu’il vous plaira. Je n’ai jamais dit que j’étais désintéressé, par ailleurs. Seulement, j’ai conscience que ma position apporte des devoirs que les avantages ne doivent pas dissiper. Je ne suis peut-être pas le meilleur dirigeant que ce vaisseau ait porté, pourtant aujourd’hui, c’est bien à moi que revient cette charge.

— Et qu’allez-vous faire de moi ?

— Un exemple. Vous serez jugé par le peuple pour vos agissements. »

Le mutin baissa les yeux.

« Je serai exécuté n’est-ce pas ?

— C’est fort probable.

— Pourrai-je parler à mon fils avant que le procès ne commence ? Je préférerais lui expliquer ce qui va m’arriver avant que les rumeurs ne s’en chargent. Vous avez aussi des enfants, il me semble. J’en appelle à votre humanité.

— Je ferai le nécessaire, vous avez ma parole. »

À peine quelques heures plus tard, le mutin reçut son fils dans sa cellule. Le jeune garçon vit son père totalement impuissant, entravé aux poignets et aux chevilles. Le fait que les gardes refusent de lui retirer ses liens le couvrait de honte. Il se sentait tellement faible, démuni, soumis. Mais le jeune garçon savait faire la part des choses. Il admirait son père pour son courage et sa détermination.

« Je suis fier de toi. Rien de ce qu’ils pourront te faire ne me fera changer d’avis.

— Merci, fils. Sache qu’ils n’auront aucune pitié envers moi.

— Même s’ils te forcent à travailler de la façon la plus avilissante qui soit, je ne changerai pas d’avis.

— Je crains que ce soit pire que ça.

— Même s’ils te jettent en prison, qu’ils te dénigrent et disent les pires horreurs sur toi, je ne changerai pas d’avis. »

Le père regardait son fils avec des yeux brillants de larmes. Il n’était pas triste. Il était fier. Il releva la tête, ne pouvant sécher ses larmes.

« Il faudra que tu ne l’oublies pas, lorsque je ne serai plus. Et si tu crois toujours au combat de ton père, lorsque tu seras en âge de le mener, alors tu feras ce qu’il faut. Mais n’agis pas comme ton imbécile de père. Tu dois étudier, apprendre, comprendre. Tu es bien plus malin que moi, je ne doute pas que tu réussiras là ou j’ai échoué.

— Ils ne peuvent pas t’exécuter !

— Non seulement ils le peuvent, mais ils le feront. »

L’adolescent se contenait tant qu’il pouvait, pour ne pas éclater de rage. Et en même temps, il devait se maîtriser pour ne pas manquer de respect envers son père qui se montrait si digne.

« Va maintenant. Adieu, Rotebaart. Adieu, mon fils. »